L’Afghanistan un échec lourd de conséquences

Pour notre pays, lié pendant un temps à ce pays lointain, une analyse des conséquences de l’abandon américain s’impose car nous nous sommes engagés dans un combat du même type beaucoup plus près de nous.

Après l’émotion des premières semaines, les bras ouverts de la plupart des pays pour accueillir les victimes de la barbarie des talibans,  le calme va vite revenir, d’autres raisons de se mobiliser et de s’indigner vont arriver avec la même déflagrante de bons sentiments et d’initiatives verbales que d’habitude. Mais , pour notre pays, engagé pendant un temps dans ce pays lointain, une analyse des conséquences de l’abandon américain s’impose car nous nous sommes engagés dans un combat du même type beaucoup plus près de nous. Si bien que le débat sur le nombre d’Afghans que nous sommes disposés à recevoir, ou non, est dérisoire et nous détourne du vrai sujet à débattre.

Le désir d’apporter la lumière de la démocratie et du progrès aux peuples jugés arriérés et déshérités a toujours hanté l’Occident, si bien qu’il suffit d’utiliser cet argument pour arriver à justifier toutes les actions de l’histoire désormais scrutées avec d’autres yeux et d’autres idéologies. On pourra disserter pendant encore des siècles sur la sincérité des objectifs et sur la pureté des actions entreprises, mais il faut se méfier des exagérations des termes  comme « crimes contre l’humanité » ou  « bienfaiteurs », il existe des points de vue différents sur ces sujets et il en sera toujours ainsi . Observons la situation d’aujourd’hui et imaginons demain.

Exporter la démocratie occidentale d’origine judéo-chrétienne dans des pays culturellement très éloignés conduit irrémédiablement à un échec. Ceci n’a pas commencé à Kaboul en 2021, il y a une longue suite de désillusions et ce n’est pas fini. Chacun des visiteurs dans les dizaines de pays qu’il a visités a connu la passion d’un nouvel univers et les visions horrifiées de certaines traditions et pratiques.  Ceux qui ont voulu ouvrir les yeux des personnes en accompagnant une transformation progressive vers des mœurs vues comme moins barbares ont eu le sentiment d’avoir fait un travail salutaire, ceux qui ont utilisé l’autorité et les armes ont toujours eu moins de succès puisque les transformations exigées apparaissaient comme celles d’une force d’occupation et donc loin d’être bienveillante ou fraternelle. Si bien que les modifications de pratiques collectives pour satisfaire l’Occident n’ont été qu’une illusion, en particulier les comédies électorales applaudies et commentées avec beaucoup d’assurance et d’arrogance. Finalement la transformation progressive de toutes les régions du monde se réalise en fait à partir des nouveaux outils de communication, internet et télévision et les « chefs » qui confisquent le pouvoir ici et là tentent de contenir ces instruments d’influence pour maintenir le fonctionnement social qui leur convient. Nous sommes bien loin de notre ambition d’apporter au monde entier les résultats du « siècle des lumières » pour apporter à l’humanité la liberté de l’épanouissement individuel : les forces en présence veulent maintenir la tradition d’un fonctionnement collectif, d’un contrôle social, rassurant la population. Les contradictions entre ce qui arrive ici ou là et la liberté que certains veulent laisser aux traditions ancestrales de ceux qui s’installent en Occident sont évidentes, faut-il en rire ou en pleurer, le choix est encore libre.

Donc nous ne pourrons pas faire comprendre ce que nous entendons par liberté et démocratie à tous les pays du monde et ceci encore moins avec les armes et la coercition qu’avec le bénévolat. Le financement généreux ne conduit qu’à l’intensification du pourrissement, de la corruption …c’est bien l’exemple que nous donnons qui tient lieu de propagande, c’est donc sur le contrôle des instruments de communication que les régimes rétrogrades se concentrent. Ainsi c’est la culture et sa propagation qui sont essentiels pour amorcer l’envie d’un changement. Et il n’est pas étonnant que dans nos pays « éclairés » le communautarisme militant essaie de limiter les accès à l’art et la littérature. C’est la bataille culturelle, philosophique, qui a été perdue en Afghanistan, c’est sur celle-là qu’il faut se concentrer si nous voulons éviter le même sort à nos tentatives désespérées d’éviter que les populations du Sahel et d’ailleurs ne retournent à l’obscurantisme puis à la vengeance barbare à l’égard de nos pays.

Il est clair que les soldats et les armes que nous sommes un jour ou l’autre contraints à utiliser ne nous mènent à rien. On recule le moment de l’abandon, mais on ne fait qu’exacerber les tensions et les ressentiments tandis qu’une nomenklatura se remplit les poches. Il faut donc si nous voulons vraiment réussir nous pencher d’abord sur les cultures existantes et la possibilité d’effectuer des modifications à travers la culture extérieure, le livre, la télévision, internet, et pour cela il est nécessaire de leur apporter une énergie abondante et bon marché. Que l’on prenne n’importe quel pays, aucune évolution n’est possible si la mobilité et l’électricité sont impossibles (Afghanistan 11% du territoire électrifié et 2200 milliards de dollars perdus). L’échec est donc essentiellement celui d’avoir dépensé des milliards sans avoir eu l’objectif prioritaire de l’énergie et surtout de l’électricité, et donc d’avoir abandonné la culture aux traditions et l’argent aux corrompus, double erreur et double peine.

On sent bien que le recul des Américains en Afghanistan est une catastrophe , en particulier pour tous les afghans qui commençaient à percevoir l’intérêt d’observer et de vivre dans une autre civilisation , le réveil est brutal, barbare, et nous apparait comme injuste. Mais si l’on regarde bien la conclusion était écrite dans l’armement déployé et les fortunes étalées par les responsables afghans tandis que la drogue était revenue au premier plan des activités nationales. Ce qui arrive dans les pays dont notre armée s’occupe est du même ordre avec moins d’argent car nous sommes plus pauvres, mais nous avons abandonné depuis bien longtemps l’essentiel de notre message de liberté et d’épanouissement personnel. Surtout nous n’avons pas voulu mettre en priorité le vrai développement économique avec une énergie disponible, pas chère et électrique dans les maisons. Nous nous sommes trompés sur l’objectif à atteindre et sur les moyens.

L’exemple de l’Afghanistan est donc ravageur car les moyens de communication permettent à toutes les populations du monde entier  de voir la déroute et de connaitre les vainqueurs. Les contempteurs de l’Occident ont tous partie liée , les talibans ne vont pas aller aider les Ouighours en Chine, mais ils connaissent les militants qui sont au Sahel et sont prêts à leur fournir aides, conseils et armes qui leur ont été laissées par les armées des collaborateurs des américains. Cette force anti-occidentale est forte, elle a ses émules au sein de tous nos pays, elle a l’unité de l’ennemi commun , celui qui veut couper les cultures ancestrales . La Chine dans ces pays est un prédateur classique, elle ne cherche pas à proposer un changement social, il suffit aux Chinois de prendre en payant sans regarder. Notre tradition judéo-chrétienne nous a conduit à vouloir nous occuper de l’humanité tout entière avec le fameux droit d’ingérence qui a si bien réussi en Somalie, en Irak, en Libye… Dans les pays du Sahel nous sommes devenus des forces militaires d’occupation. Ce n’est pas de cette façon que nos soldats exemplaires le vivent et ce n’est pas ce que nous leur disons pour qu’ils continuent à combattre, mais pour la population , la majorité, c’est comme cela qu’ils sont perçus , des proconsuls prévaricateurs entourés de riches notables ! C’est ce cercle infernal dans lequel nous sommes rentrés avec les meilleures intentions du monde et avec des militaires dévoués et sincères, mais nous avons déjà vécu cela depuis des années, y compris en Algérie , nous ne faisons que reproduire une histoire inéluctable .

Comment échapper à un destin fatal, ce n’est pas simple, car l’amicale anti-Occident est renforcée par la victoire des talibans et les nuages s’accumulent. Si nous réussissons à accepter la réalité rien n’est perdu, mais si nous persistons dans le déni nous connaissons la fin de la séquence. La solution passe par un objectif clair, un respect d’une volonté de maintenir la liberté comme élément essentiel de l’humanité et l’acceptation de la brutalité pour y parvenir. Contre la barbarie la faiblesse est une faute, » vae victis », malheur aux vaincus . La barbarie que nous apercevons aujourd’hui est obscurantiste et tournée vers le passé, il en est une autre qui veut modeler l’avenir au nom d’autres idéologies, elles ont un point commun, le totalitarisme et elles finissent par se rejoindre.

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