Non, le marché européen de l’électricité n’est pas le mécanisme qui nous permet d’en importer

Énormément d’approximations ont été formulées ces derniers jours sur le sujet. A commencer par le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire.

Atlantico : Quelle est la différence entre le marché européen et les interconnexions européennes ?

Nicolas Goldberg : Les interconnexions européennes correspondent aux infrastructures physiques, qui permettent de faire circuler les électrons. Le marché européen correspond aux interconnexions virtuelles. Les interconnexions correspondent donc aux échanges avec nos voisins, tandis que le marché européen permet l’optimisation de ces interconnexions. On peut s’échanger de l’électricité à tout moment. On joue tous selon les mêmes règles. Ce marché européen permet les imports et les exports au meilleur prix.

Les interconnexions permettent in fine les convergences entre les zones de prix et la bonne circulation des électrons. Quand les interconnexions ne sont pas saturées, donc quand elles ne sont pas à pleine puissance, on a le plus de convergences de prix sur toute la plaque européenne. Quand ces interconnexions sont saturées, la convergence n’est plus permise.

Si l’on sort du marché européen, on ne peut pas savoir si on pourra acheter au meilleur prix en cas de sous-capacité. On va désoptimiser ce système. Le Royaume-Uni, qui est sorti de ce marché européen, a toujours ces interconnexions, mais en revanche, les prix sont moins convergents entre la plaque britannique et la plaque européenne.

Comment en est-on arrivés là ?

Nicolas Goldberg : En 1996, les premières directives européennes sont venues séparer les monopoles naturels, et les réseaux des activités de production et celles de commercialisation, avec les premières ouvertures en 1999. En 2003, une directive européenne permet l’ouverture des marchés pour les industriels et les premiers coupages de marché interviennent en 2006. Puis en 2015, 85% de la production européenne s’achète sur un marché totalement couplé. Cela s’est fait sur 25 ans. Il y a derrière ça une financiarisation de ce marché étant donné qu’on a dérégulé.

La critique formulée auprès de ce marché est qu’il a été conçu dans des années où l’on pensait que libéraliser allait forcément bénéficier au consommateur, et on était dans un marché surcapacitaire il y a trente ans. Donc on a voulu optimiser cela. Aujourd’hui, on a accumulé les déconvenues. On ne dispose plus de marges. Et le péché originel de ce marché est là : avoir voulu mettre en place des prix de court terme pour optimiser et non des prix long terme pour pouvoir réinvestir.

Tous les investissements dans des moyens de productions se font grâce à l’intervention des Etats, ce qui montre que ce marché est incomplet.

Bruno Le Maire a déclaré sur France Inter : « Si on était sortis du marché européen de l’énergie, comme le réclame le RN, nous n’aurions pas eu l’électricité allemande dont nous avions besoin ». Est-ce que c’est vrai ou faux ?

Nicolas Goldberg : Les volumes ne seront pas garantis si l’on sort du marché. Cela sera plus cher pour les consommateurs. Mais je ne suis pas un adorateur du système car celui-ci est myope. Il auto-entretient sa pénurie. Quand on cherche à tout optimiser, on mange les marges. En période de crise, on a besoin  de marge, or on n’en a plus. Il faut donc profondément le réformer, et instaurer des contrats long terme, obliger les fournisseurs de s’y astreindre et répercuter le long terme plutôt que le marché à leurs clients, et enfin, mettre en place des règles prudentielles comme pour les banques avec une obligation de couverture à long terme.

Loïk Le Floch-Prigent : Politiser de cette manière les problèmes que nous rencontrons n’est pas raisonnable, le marché de l’énergie actuel ne marche pas. Il est donc légitime de dire que l’on veut « en sortir » : quand on tombe dans un trou il est normal de vouloir en « sortir ». Abandonner un système qui vient de montrer ses limites et qui met en effervescence le monde industriel européen peut paraitre indispensable, en particulier en France où certains professionnels voient leurs factures électriques multipliées par 5, 6 ou 10 alors que nous savons que les couts de production du nucléaire et de l’hydraulique qui représentent près de 85% du total n’ont connu aucune hausse. Il faut donc s’interroger et arriver à un résultat sans imaginer des aides, des subventions ou des boucliers, il faut pérenniser un fonctionnement qui permette de comprendre comment à partir d’un coût faible on peut arriver à un prix démesuré. Les « contrats » proposés par les « fournisseurs «depuis plusieurs mois sont d’un prix prohibitif et il faut stopper ce dysfonctionnement évident. Il faut abolir rapidement ce qui conduit à la disparition de nombre d’industries et de secteurs industriels. C’est ce qui a été proposé d’ailleurs aujourd’hui par le Ministre pour la boulangerie, les contrats léonins doivent disparaitre, par conséquent les boulangers vont « sortir » du marché de l’électricité… et beaucoup d’autres vont suivre, en particulier tous ceux qui ont des fours puisque le critère retenu est ce matériel.

Par ailleurs nous avons bâti depuis trente ans des interconnexions entre pays européens, elles fonctionnent correctement pour assurer l’équilibre entre l’offre et la demande à chaque instant à travers le continent avec des relations fortes entre les gestionnaires de réseaux nationaux et régionaux. Les responsables sont parfaitement conscients de leur tâche et modulent leurs appels aux voisins ou leurs réponses depuis des années de façon remarquable.

Le prix auquel se font ces échanges est fixé par la plateforme EPEX installée à Leipzig et c’est cela que l’on peut appeler « le marché de l’électricité » dont on met en cause aujourd’hui la volatilité qui n’est plus adaptée à la situation de crise actuelle.

Contester ce « marché » est d’urgence européenne, en « sortir » c’est ce que les boulangers et le Ministre viennent de faire, mais ce n’est pas le « marché » qui dirige l’interconnexion, ce sont les gestionnaires de réseaux et doncla parole ministérielle est un raccourci trompeur. L’interconnexion permet l’échange, le prix en est aléatoire si on abolit le « marché ». Il faut donc négocier une sortie de l’imbroglio actuel qui fait acheter aux Français une électricité qu’ils produisent pas cher et qu’ils rachètent très cher. Nous avons eu un an pour résoudre le problème carla fin des contratssera pour la plupart le 31 décembre 2022, nous nous sommes endormiset le résultat c’est une « sortie » dans un premier temps des boulangers français si on a bien compris ce qu’ils ont compris.

Quelle est l’architecture des systèmes de formation des prix et des interconnexions ? Comment fonctionnent-ils entre et indépendamment ?

Loïk Le Floch-Prigent : Lorsque les éoliennes allemandes tournent à plein régime, comme le droit européen les considèrent comme prioritaires, les pays interconnectés sont priés d’accepter leurs électrons, mais souvent , la nuit, ce prix est négatif , c’est-à-dire que les réseaux voisins sont payés pour recevoir cette production ! La France a une base solide et continue avec ses centrales nucléaires, par conséquent l’hiver les voisins sans vent et sans soleil appellent l’électricité hexagonale et la paient puisque cette fois-ci les consommateurs en expriment le besoin. L’interconnexion avait donc comme origine cette asymétrie structurelle des réseaux européens, elle allait permettre de limiter les investissements européens et faire correspondre mieux la production et la consommation compte tenu des politiques différentes des différents acteurs. Depuis 1990 l’Union Européenne a voulu un mécanisme d’offre et de demande pour fixer les prix, et donc , celui qui est surproducteur au bon moment est gagnant ! La France a été un exportateur satisfait pendant des années. EDF était donc devenue une société majeure dans le jeu électrique européen. La crise économique de 2008 a entrainé une baisse de la consommation électrique, une baisse des prix et une mauvaise rentabilité de tout ce qui n’était pas nucléaire ou électrique, les couts de production en Allemagne, éolien, solaire, gaz et charbon étaient le double des prix français.

C’est dans ce cadre qu’en 2010 a été votée la loi NOME qui tendà accélérer la concurrence en France sur l’électricité avec le mécanisme ARENH qui réserve à des fournisseurs non producteurs 20% de la production d’EDF à un prix coutant permettant ainsi à des « concurrents «de présenter aux clients des offres en compétition avec EDF . Le souhait des Européens était donc d’affaiblir la société EDF et de susciter une concurrence sans véritable existence. Un « marché » s’est donc créé, artificiel, mais satisfaisant les dérégulateurs acharnés qui constataient néanmoins que les consommateurs n’étaient pas les bénéficiaires de cette opération dogmatique . La formation des prix avec un prix de gros, un prix spot, un jour le jour et un à terme a pris alors un envol de plus en plus opaque tandis que les gros consommateurs essayaient de se mettre en pool pour s’entendre avec le producteur (EDF) sur une vingtaine d’années en participant au départ aux investissements. Tout est sans doute rationnel, mais le manque de transparence et le cumul d’erreurs allaient conduire à une catastrophe tôt ou tard. Nous y sommes.

Par contre l’interconnexion marche superbement et le Continent a su traverser toutes les crises.

Comment en sommes-nous arrivés à l’existence de ces mécanismes et structures ? Quelles décisions, quels traités y ont mené ?

Loïk Le Floch-Prigent : Dans cette histoire heurtée, c’est sans doute la loi NOME qui est la plus étrange, cette création de l’ARENH , en 2010,jusqu’en 2025, au sortir de la crise financière, ne s’imposait guère et il semble que la décision ait été prise sous la menace d’une amende de 20 milliards de la part de la Commission Européenne contre la France qui n’allait pas assez vite pour « libéraliser «son secteur électrique. Le « marché » a été créé à Paris, est parti à Leipzig, les Français ont laissé filer. La loi PPE en préparation dès 2012 qui a décidé la fermeture accélérée du tiers du parc nucléaire a démobilisé EDF, tout son personnel, et les 200 000 travailleurs du secteur. Les milliards dépensés pour les éoliennes ont été autant de coups de poignard dans le secteur électrique tandis que la priorité accordée sur les réseaux aux énergies intermittentes rendait de plus en plus complexe le fonctionnement électrique et fragilisait techniquement et financièrement les centrales nucléaires. On a finalement laissé sans combattre le leadership du « marché » aux Allemands en essayant de maintenir autant que possible la compétence scientifique et technique. Du point de vue économique et financier la politique étant absurde, beaucoup ont souhaité ne plus la regarder. Il y a donc eu des traités, des décisions de la Commission, pendant toutes ces années, mais les technocrates partaient à Bruxelles et les professionnels faisaient le gros dos en restant dans leurs centrales.

Pourquoi parle-t-on beaucoup de l’exemple espagnol ?

Nicolas Goldberg : Le système espagnol a mis en place une sorte de bouclier tarifaire. Puisque c’est souvent une centrale à gaz qui fixe le prix, l’Espagne a capté le prix des centrales à gaz. Mais pour financer le système, ils ont refacturé au consommateur pour donner une compensation aux industries gazières.

Dans la situation actuelle, sortir du marché européen, comme le propose le RN (et d’autres) est-il véritablement une bonne idée ?

Loïk Le Floch-Prigent : Le Ministre vient d’en sortir touten disant que ce n’était pas possible. Les fours des boulangers ne sont plus dans le marché, attendons les autres fours et la chaine du froid… et bien d’autres. Le « marché » artificiel est mort, nous n’avons pas besoin en France de « fournisseurs «qui ne produisent pas, ne transportent pas, ne distribuent pas, ce sont des parasites qui n’ont qu’une existence arbitraire, tentons de retrouver une transparence des couts et des prix qui y correspondent, une politique tarifaire en quelque sorte ! Tous les consommateurs y gagneront et c’est ce qu’ils peuvent attendre d’un « marché ».

3 commentaires sur “Non, le marché européen de l’électricité n’est pas le mécanisme qui nous permet d’en importer

  1. Bravo ! Vous participez a ce vaste chantier de reconstruction de la pensée critique qui doit contredire le discours des consultants « spécialisés » qui comme solution, n’apportent que la facture de leurs cogitations à notre système politico-médiatique en déliquescence bien avancée car opportuniste et sans mémoire.

  2. Est ce que la sortie de force de la France (peut être alliée à l’Italie ou d’autres) ne provoquerait pas par reaction son effondrement, et le retour à un système moins absurde?

  3. Ce jeudi 12 janvier, grâce au soutien des 57 sénateurs du groupe centriste UC, de ceux du groupe CRCE et des autres groupes de gauche et écologistes, la résolution du sénateur du groupe communiste (CRCE), Fabien Gay, pour sortir la France du marché européen de l’électricité a finalement recueilli 153 votes en sa faveur. C’est insuffisant pour contrecarrer le refus des 180 sénateurs de la droite et des autres groupes centristes. Cette résolution révèle que jamais les représentants de la Nation ne s’étaient positionnés avec autant de défiance contre ce marché avec le soutien politique d’un parti libéral pour un texte porté par les communistes. La défiance envers le marché européen de l’électricité ne s’était pas encore matérialisée si fermement chez les politiques.
    La résolution se veut toutefois flexible. Sans commander la sortie définitive du marché européen de l’électricité, puisse-t-elle au moins être temporaire, comme pour le Portugal et l’Espagne. À défaut, le texte propose de généraliser le recours au tarif réglementé de vente de l’électricité (TRV) et de sortir du dispositif de l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique (ARENH). 
    Finalement, il n’y a qu’au sein du groupe auquel se rattachent les sénateurs membre du parti du président de la République « Renaissance », que les probables discussions en interne ne s’expriment pas dans les hémicycles… Contradictions des intérêts contraires?
    La preuve par l’absurde : si les députés du Mouvement démocrate (MoDem) sont affiliés à la majorité présidentielle, les sénateurs du parti MoDem sont affiliés au groupe UC qui a voté la résolution! Comprenne qui pourra!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.