Voiture électrique : attention fiasco industriel français en vue

L’avenir de la voiture sera électrique. Cela semble scellé dans le marbre : la Commission européenne a fixé le cap en fixant des normes d’émissions maximales et les Etats ont décidé de subventionner ce mode de propulsion. Et tant pis si de nombreux constructeurs européens se retrouvent laissés sur le bord de la route.

Le futur de la voiture individuelle semble scellé dans le marbre : la propulsion sera électrique tandis que le conducteur disparaîtra. Les échéances prévues sont courtes et déjà un des deux grands groupes mondiaux, Volkswagen, affiche à la fois les investissements et les objectifs. C’est la Commission européenne qui a fixé le cap en jouant sur les normes d’émissions à respecter pour sauver le climat rapidement. Cette entrée d’une instance non élue dans le choix d’une technologie est une grande première. Que des technocrates effectuent des choix sans en mesurer pleinement les conséquences sociales et économiques, cela ne peut nous surprendre. Que des hommes et femmes politiques habitués à rechercher les votes de leurs concitoyens fassent de même semble ahurissant : il est à craindre que nous ayons du mal à expliquer demain comment de telles décisions ont pu être prises car elles sont loin de prendre en compte tous les aspects d’un secteur très particulier.

La voiture individuelle à moteur à explosion naît à la fin du XIXe siècle, mais c’est au siècle suivant qu’elle va prendre son essor mondial. On estime le parc mondial à 760 millions de véhicules aujourd’hui. Le choix du combustible n’a pas été immédiat, le pétrole découvert et utilisé pour l’éclairage ne s’est imposé que lentement, mais essence ou diesel les qualités de souplesse d’utilisation des produits de raffinerie ont eu raison de leurs concurrents. La liberté de mobilité dépend de la présence sur les territoires visités de stations de recharge et les compagnies pétrolières se sont chargées de cette partie des investissements. L’utilisation de la voiture va modeler l’espace, le mode de vie, et il va rapidement être le symbole de la liberté, son luxe sera aussi celui de la réussite sociale, son habitacle celui de son intimité. C’est Ford avec son modèle T qui va les multiplier dans la classe moyenne et ensuite l’ambition des ménages occidentaux va porter sur la propriété d’un véhicule comme celle d’un toit pour la famille. Les exigences des citoyens vont alors porter sur des réseaux routiers alors que jusque là c’était sur les rails et le train que se portaient uniquement les efforts. Les industriels proposent, les clients disposent, et les États modernisent les infrastructures. C’est la voiture qui sera l’instrument du désenclavement des territoires et ce qui est vrai de l’Occident va l’être pour le monde entier. Les automobiles sont en vente partout et essence ou diesel sont disponibles, pompes et réservoirs, sur la majorité du globe.

Alors que la fin du XXe siècle va condamner le charbon pour pollution excessive dans les villes, le début du XXIe sonnera la charge contre les autres énergies fossiles le pétrole et le gaz naturel et donc le véhicule thermique vieux de plus de 150 ans entend ses oreilles siffler. La France et désormais l’Europe vont emboîter le pas, c’est la propulsion électrique qui va être favorisée à grands renforts de normes et de subventions. Il faut dire que pour des raisons différentes, le désormais milliardaire Elon Musk d’outre Atlantique va faire la promotion de son véhicule électrique Tesla et persuader les investisseurs américains que c’est bien lui qui représente l’avenir. Un avenir, c’est incontestable mais peut-on imaginer un monopole électrique dans la voiture individuelle ?

L’avantage du véhicule électrique est clair en ville il pollue moins que son prédécesseur thermique. La qualité de l’air est devenue dans les zones denses un problème politique, les maires des grandes villes veulent favoriser le retrait progressif des automobiles essence ou diesel. Ils n’en ont cependant pas fini avec la pollution de l’air, freinage, usure des pneus et de la route sont émetteurs de particules fines fortement dénoncées par le corps médical et ceci n’a rien à voir avec le choix de la propulsion. Selon le mode de fourniture de l’électricité, la pollution n’est souvent que déplacée de la ville vers le site des Centrales, et par conséquent le bilan carbone du nouveau système de propulsion mérite d’être discuté : il faut regarder, par exemple, d’où viennent les composants et comment on va assurer la maintenance et le recyclage. Ceux qui ont applaudi vigoureusement le changement au nom du climat vont désormais devoir le justifier région par région en Europe et partout ailleurs.

On peut comprendre que les constructeurs automobiles, las d’essayer de convaincre que la coexistence fossiles/électrique va se poursuivre pendant de longues années finissent par accepter l’argent des États des futurs clients pour passer rapidement aux changements « ordonnés », mais ils sont bien conscients qu’une grande partie de l’humanité n’ayant pas accès à une énergie électrique abondante et bon marché, ils continueront à alimenter beaucoup de leurs clients avec des véhicules impies. Cependant, même dans nos pays occidentaux cette révolution ne va pas forcément bien se passer. Les investissements actuels ne sont pas encore amortis et ceux de demain sont très chers, cela veut dire que la précipitation des normes européennes et des lois françaises va entraîner des suppressions d’usines considérables avec des possibilités de reconversion très limitées. Certaines délocalisations sont déjà décidées, mais beaucoup sont en préparation. Par exemple on aurait pu et du attendre que des batteries nouvelles de conception française soient mises sur le marché puisque celles-ci correspondent à 40% du prix du véhicule électrique. Pendant les cinq à six années qui viennent les véhicules vendus en France auront créé des usines et des emplois en Asie, investissements parfaitement amortis quand les nôtres commenceraient à produire. La fameuse « urgence climatique » a bon dos, au lieu d’anticiper, de programmer la filière de fabrication et de concevoir une politique de cohabitation thermique/électrique, les technocrates ont pris des mesures coercitives mortifères. En supposant qu’il faille accepter la « vertu », contestable comme on l’a vu, fallait-il accepter la multiplication des friches industrielles ?

Mais on ne serait pas complet si on ne disait pas que la mise à disposition des bornes électriques va être, dans l’urgence, d’un coût énorme pour le pays et que le consommateur, le client, ne va pas avoir le même service avec le nouveau mode de propulsion. Son inquiétude vient du temps de recharge et on a beau lui dire qu’il pourra faire des centaines de kilomètres sans s’arrêter, il lui est difficile d’y croire. C’est ce qui explique le choix résigné d’un véhicule hybride, malgré ses défauts, par bon nombre de clients. La flexibilité du véhicule thermique, sa capacité à aller partout, y compris avec des bidons de réserve est un atout incontestable. Il s’est aussi considérablement allégé au cours du temps, a réduit sa consommation, a conquis une habitabilité, un coffre, auquel les familles se sont habituées. Le véhicule électrique (ou hybride) est plus lourd et les bagages y sont moins à l’aise , on peut y rajouter que d’autres conséquences en résultent, usure des pneus, de la route et émissions lors du freinage, tous proportionnels au poids. Les 2,6 tonnes de la Tesla n’effraient guère les acheteurs mais on voit bien qu’il y a encore des progrès à faire pour une généralisation de ce type de véhicule.

Il y a une dernière question à se poser, celle du prix. Si les États « propres » veulent favoriser la voiture électrique, avec des primes à l’achat (en France 10 000 euro) et des places gratuites de parking… c’est qu’elles sont encore chères. Effectivement seule une élite urbaine va pouvoir s’offrir ce luxe qui ne correspond encore en rien aux besoins d’une population soit rurale soit voyageuse. C’est une voiture de » classe », c’est-à-dire que les classes moyennes ne vont pas pouvoir s’y conformer, et les maires des grandes villes vont leur interdire l’entrée de leurs cités avec l’aide du Parlement. On voit ainsi l’accélération d’une France à deux vitesses déjà fortement dénoncée par un grand nombre de publications : une France des villes les yeux rivés sur la mondialisation, sans industries, et l’autre avec ses agglomérations moyennes ou petites, une industrie qui peine avec l’abandon progressif du moteur thermique, avec tous les services correspondants, garages, pièces détachées, réparations. Plutôt que de laisser jouer la concurrence et le marché, on a ordonné une transformation qui pénalise les « petits ». Industriellement c’est déjà la catastrophe qui se profile, l’industrie où la concentration porte sur des centaines de milliards d’investissements -les puces « nano mètres « de TSMC ou Samsung-. Volkswagen qui a aidé à enterrer le diesel part à l’assaut des USA en concurrence avec Tesla, avec des projets éloignés de la voiture de « tout le monde ». Ce sont d’ailleurs les Chinois qui préparent des modèles plus populaires avec une avance sur les batteries « low cost ».

C’est ainsi que notre précipitation à célébrer l’excellence de la voiture électrique va nous conduire à une double catastrophe, industrielle et sociale. Nous sommes incapables de mettre assez d’argent sur la table en batteries et puces électroniques pour rivaliser rapidement avec les asiatiques. Seules quelques sociétés comme Volkswagen peuvent le faire en misant sur le haut de gamme. La voiture du « peuple » va rester thermique avec tous les emplois associés en maintenance et réparations tandis que les véhicules neufs et leurs composants seront produits dans les pays tiers. Ne pas accepter une cohabitation des deux motorisations entraîne une ségrégation inacceptable tandis que la capacité à investir sur la totalité des territoires dans les bornes de recharges performantes va être d’un coût prohibitif dans beaucoup de pays, dont le nôtre, fortement affaiblis par la pandémie.

Il faut donc revoir la politique d’ensemble de l’automobile à la fois française et européenne puisqu’aujourd’hui gouvernement et maires d’une part, Commission Européenne d’autre part avec lois, normes et règlements sont en train de préparer sans le comprendre la mort d’un nombre incroyable de sites industriels, l’arrivée massive de véhicules asiatiques et de leurs composants et le déséquilibre pour ne pas dire le divorce entre deux types de populations avec une paupérisation des classes moyennes . Les Grandes Firmes multinationales pourront sans doute tirer leur épingle du jeu, la multitude des métiers attachés au véhicule thermique va être ravagée par la rapidité et la rigidité avec lesquelles les changements sont orchestrés. Examinons les conditions réelles d’une coexistence thermique/électrique avant de tout miser sur un « remplacement » total.

16 commentaires sur “Voiture électrique : attention fiasco industriel français en vue

  1. Bonne analyse.
    De plus je ne pense pas que la solution voiture à batteries intégrées qui alourdie considérablement le véhicule et en limite la durée d’utilisation à la vie des batteries. Cette solution oblige aussi la mise en place d’un réseau considérable de bornes de charges rapides….
    De mon côté, j’envisagerais plus une solution de batteries légères extractibles type cartouche de capacité égales à la moyenne des déplacements quotidiens (50km) qui seraient proposées par les stations services actuelles et qui auraient en charge de les recharger.

    1. Superbe sujet. La voiture electrique…..magnifique…empreinte carbone??? Est elle si bonne pour notre planète ? Ah, ca, pour nos pays industrialisés, oui…on va pouvoir afficher nos beaux resultats …mais pour le reste de la planète ? Je me souviens de ce surperbe périple sur le Salar d Uyuni, terre sauvage ou quelques autochtones cultivaient le sel a la mains pour quelques Bolivianos ….une tres belle usine y a fleuri il y a quelques années….du Lithium…c est bien, ca, le Lithium non? Et puis en plus, a extraire, c est Nickel…ca coute pas cher en CO2! Mais bon, on envoie une Tesla dans l espace, alors….on est plus a ca près et puis d ailleurs, la valo de Tesla vaut 5 fois le prix de leurs voitures vendues par an….on y croit donc, on avance donc, on continue….
      Outre les impacts géopolitiques, economiques, societaux si bien transcris par Loik LFP, nous ne sommes tout simplement pas au niveau de ce que nos enfants et petits enfants attendent sûrement inconsciemment de nous. Je redoute d affronter leurs regards dans quelques dixaines d années.

  2. Très Cher Loik,
    Un vrai bonheur de vous lire… la folie de la voiture totale électrique est une stupidité incommensurable … dixit des usagers ( parisiens) qui ont acheté une Smart complètement électrique pour plaire à Mme Hidalgo…. qui pendant les grands froids …ne démarre pas et quand on met le chauffage ,pour le bien être de l’habitacle …la voiture sur autoroute ne dépasse pas les 80 km /heure…( pour la Smart … ) une vrai connerie…et un danger …
    Les constructeurs français , européens et mondiaux ont faits vrais progrès … Pourquoi tomber dans l’excès du tout ou rien ??? … No comment…!!!
    A très vite
    Aurore

      1. Je connais des gens qui habitent Bordeaux et qui ont une voiture ! Et même pas électrique !!! Des hérétiques sans doute ….. 😜

  3. Marché de l’automobile bien résumé par l’auteur .
    Malheureusement celui ci fait l’impasse sur ce que sera la voiture de 2025 elle sera hydrogène et là adieu les énergies fossiles .
    A suivre …..👍🏼

    1. en 2025 l’hydrogène le moins cher restera celui qui viendra du gaz naturel ou CH4 comme aujourd’hui avec le vapocraqueur de Dunkerque!
      amitiés
      loiklfp

  4. A supposer que l’on ait une forte production d’énergie primaire sous forme électrique (le nucléaire semble la seule solution raisonnable mais c’est un autre problème), le véhicule à moteur électrique et batterie restera néanmoins une stupidité. L’hydrogène pur est une impasse mais il n’y a aucun doute que la chimie trouvera vite des moyens efficaces pour synthétiser, à partir de l’électricité, des hydrocarbures. La modélisation chimique « ab initio » par les méthodes quantiques (en plein boom et bénéficiant des progrès du calcul numérique intensif) permettra d’élaborer des catalyseurs optimisés permettant de se rapprocher au plus près des rendements maximaux permis par la thermodynamique. Et cela permettra de garder les moteurs thermiques qui n’ont d’ailleurs pas dit leur dernier mot en matière de performances.

  5. Je trouve cette analyse bien complaisante pour le monde de l’automobile qui a fait preuve de beaucoup de conservatisme au cours des quinze dernières années.
    Si Tesla a su développer ses propres batteries aux US, qu’ont fait les constructeurs européens pendant ce temps ?
    Les voitures électriques sont un assemblage beaucoup plus simple que les voitures thermiques et deviendront moins rapidement moins chères et donc accessibles au plus grand nombre.
    Une voiture électrique ne consomme quasiment pas de plaquettes de frein, elle ralentit en rechargeant sa batterie. Seuls les grands déplacements nécessitent des super chargeurs. 90% des charges peuvent s’opérer en heures creuses. Ne vaut il pas mieux charger sa voiture ainsi plutôt que de faire tourner des clims 24/24 pour cause de réchauffement climatique ?
    Nous assistons à des délocalisations massives de l’industrie européenne et au recours à des travailleurs extra communautaires dans des usines d’Europe centrale depuis longtemps déjà. Pourquoi ? Parce qu’on y construit les produits d’hier… Tesla s’installe à Berlin…
    l’UE à bon dos dans cette affaire. Interrogeons nous sur ce que nous avons fait de notre culture de l’innovation : ceux qui ont développé la filière nucléaire française doivent se retourner dans leur tombe en constatant le fiasco actuel de notre énergéticien national. Ceux qui se moquaient de Tesla et le «shortaient » ont des lendemains difficiles.
    Une chose est certaine, ce sont les emplois industriels en Europe qui pâtissent de cette incurie.
    Travaillons d’arrache pied à la conception de batteries de nouvelle génération plutôt que d’acheter des parts de marché de technologies déclinantes.

    1. je ne cherche pas à désigner des coupables , à donner des bons ou des mauvais points. La situation actuelle conduit à mettre les constructeurs allemands comme d’habitude sur le haut de gamme , les chinois sur le moyen et bas de gamme en ce qui concerne l’électrique . Quant à nous le thermique en Turquie, au Maroc et même en Hongrie où Peugeot déménage son usine de Douvrin !
      je cherche à conserver une France Industrielle c’est tout !
      amitiés
      loiklfp

  6. La France, en détruisant méthodiquement ses infrastructures et ses services de transport public a rendu la voiture individuelle indispensable à la vie humaine dans beaucoup de ses territoires.
    On peut vivre à peu près n’importe où en Suisse sans voiture.

  7. La France, en détruisant méthodiquement ses infrastructures et ses services de transport public a rendu la voiture individuelle indispensable à la vie humaine dans beaucoup de ses territoires.
    On peut vivre à peu près n’importe où en Suisse sans voiture.

  8. Trop gentil . Comment on produit l’ électricité ? Comment on  » détruit  » les centrales atomiques ? Pourquoi oublier qu’ à ce jour la production d’ hydrogène pollue et créée un déficit énergétique
    Les maires des grandes villes ont raison: Produisons l’ électricité à la campagne et respirons heureux en ville ….. ça va durer ?

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